Vladimir Poutine est sorti par le haut de sa première rencontre bilatérale avec Donald Trump. Pour la politologue Tatiana Stanovaya, fondatrice de la revue R.Politik, l’objectif – rétablir le dialogue avec Washington – a été atteint.

Qu’est-ce que la Russie a obtenu à l’issue de la rencontre entre Trump et Poutine ?

Poutine mise sur le long terme. Personne au Kremlin n’attendait d’avancées concrètes. Les deux objectifs du pouvoir russe, et de Poutine personnellement, étaient de débloquer le dialogue et de définir des directions pour commencer à discuter sérieusement. La Russie peut se targuer d’avoir réussi, mais ce succès est fragile et réversible. On ne se fait pas d’illusions sur le fait que le président américain, une fois rentré à Washington, peut faire volte-face. Comme l’an dernier, par exemple, quand les Russes et les Américains avaient annoncé à Hambourg [en marge du G20, ndlr] la création d’une unité de cybersécurité. Dès son retour, Trump a changé d’avis. Pour le Kremlin, le président américain n’est donc pas un interlocuteur fiable avec lequel on peut trouver des accords stables sur les questions stratégiques, mais il faut néanmoins que le dialogue se renoue au niveau des chefs d’Etat, c’est ce qui compte le plus. Les contacts qui existent, notamment sur le plan militaire, sont trop locaux et ne touchent pas aux questions importantes des sphères d’influence, de processus de paix ou encore de la destinée de Bachar al-Assad, etc.

Si le Kremlin ne se fait pas d’illusions sur Trump, est-ce qu’il y a des tentatives de le contourner pour établir d’autres canaux diplomatiques ?

Trump reste le principal atout pour les Russes aux Etats-Unis. La question n’est pas de savoir s’il est prorusse. Ce qui compte, c’est qu’il soit antisystème. Ça casse une position occidentale unifiée et toutes les logiques traditionnelles. Poutine sait qu’il ne peut pas discuter avec un Occident qui lui oppose une résistance unie et dure. Son principal objectif est donc d’affaiblir la pression des Occidentaux, leur politique d’endiguement qui nuit aux affaires russes, aussi bien intérieures qu’extérieures.

Dans ce cas, au-delà de l’image d’un dialogue qui repart, quelles avancées concrètes peut espérer Moscou dans la coopération avec Washington ?

Concrètement, sur les grands dossiers comme l’Ukraine, la Crimée, la Syrie, les sanctions, la Russie n’a pas de plan sur la manière d’obtenir ce qu’elle veut de Trump.

La colère provoquée aux Etats-Unis par les propos du président américain, que l’on accuse de trahison, peut-elle être une bonne chose pour le Kremlin ?

J’ai l’impression que personne, à Moscou, ne s’attendait à une telle réaction. Qui plus est, les accusations contre les douze agents du GRU [le renseignement militaire russe] ont été perçues en Russie comme un coup de poignard dans le dos. Au Kremlin, on ne se dit pas «Poutine va discuter avec Trump», mais «deux superpuissances vont enfin s’occuper de l’ordre mondial». Et là, une partie des élites américaines – qui, pour Moscou, ne représentent pas l’Amérique – frappe Trump dans le dos et l’empêche de régler des questions d’une importance cruciale. Je pense que le Kremlin a sous-estimé la portée possible des paroles de Trump sur les Américains. Les Russes auraient peut-être pu prendre des précautions, faire en sorte qu’il ne se retrouve pas dans une position aussi vulnérable. En même temps, le Kremlin considère que ce n’est pas son affaire de sauver la peau du président américain. Et est convaincu que la vague de soupçons sur l’ingérence russe va finir par retomber. Notamment après les élections de mi-mandat de novembre, dont la Russie se tiendra ostensiblement à l’écart et tout le monde le verra. Poutine a dû promettre des choses dans ce sens.